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Asato Mā Sad Gamaya : le mouvement de la lumière

Le mantra de la clarté et de l'immortalité

Asato Ma Sad Gamaya est un mantra connu que l'on retrouve dans l'une des plus anciennes Upaniṣads de la tradition hindoue. Il est murmuré selon la pratique du japa comme une prière envoyée à l'univers, mais aussi comme une résonance, un onguent pour libérer nos esprits des obscurs qui les freinent et les empêchent. Les mantras sont également des supports de méditation et des leçons pour penser le monde extérieur et intérieur. Tout comme un asana, ils ne se donnent pas aisément : ils exigent un travail sur le souffle et la voix, tout en demandant un travail de l'esprit que ce soit celui de l'intellect ou celui de l’intuition. Asato Ma Sad Gamaya est particulièrement difficile à comprendre, car il intègre des concepts profonds dont la traduction en français est déjà une gageure. Nous vous le présentons en toute humilité, vers par vers, sans épuiser le sens, et parfois en proposant une interprétation.

Comment réciter Asato Mā Sad Gamaya ?

Un mantra issu de la Brhadaranyaka Upaniṣad

La Brhadaranyaka Upaniṣad, Upaniṣad de la grande forêt, est l'une des plus anciennes et des plus importantes Upaniṣads de la tradition hindoue. On la retrouve dans le Sukla Yajurveda, plus connu sous le nom de "Yajurveda blanc". Ce texte pourrait se résumer à un développement tortueux, parfois mystérieux, autour d'une réflexion sur la connaissance, le moi, le monde et la réalité ultime. C'est dans son premier livre, verset 28 (1.3.28), que l'on trouve les trois vers  d'Asato Ma Sad Gamaya. Ce passage s'inscrit dans une séquence consacrée aux Pavamana, ce qui est purifié, et à leur abhyaroha, un terme que l'on peut comprendre comme l'ascension. Dans le passage de la Brhadaraṇyaka Upaniṣad, ces trois mouvements se répondent : l'asat et le tamas sont associés à la mort, tandis que le sat et le jyotis renvoient à l'immortalité. Ils sont parfois désignés sous le nom de Pavamana Mantra, ou Pavamana Abhyaroha. 

Asato Mā Sad Gamay : issu de la Bṛhadaraṇyaka Upaniṣad

Asato Ma Sad Gamaya : les mots éclairés

1. Asato mā sad gamaya
2. Tamaso mā jyotir gamaya
3. Mṛtyor mā amṛtaṃ gamaya 

1. Conduis-moi de l’irréel vers le réel.
2. Conduis-moi de l’obscurité vers la lumière.
3. Conduis-moi de la mort vers l’immortalité. 

La traduction en français ne peut pas donner toute l'amplitude conceptuelle du sanskrit qui, pour ce mantra, utilise des termes dont l'opposition n'est pas une fin en soi. Ils expriment le mouvement nécessaire, celui de Gamaya (conduis-moi) qui permet le passage de l'un à l'autre. D'asat vers sat, de tamas vers jyotis, puis de mṛtyu vers amṛta : de ce qui n'est pas vers ce qui est, de l'obscurité vers la lumière, puis de la mort vers ce qui échappe à la mort. Si la lecture permet de saisir l'idée, la portée de ces concepts majeurs demande d'être approfondie avant de méditer ce mantra. Chaque vers d'Asato Ma Sad Gamaya est singulier tout en s’inscrivant dans une portée commune qui fait le sens profond de ce mantra. 

Asat et sat : de ce qui n'est pas véritablement réel vers ce qui l'est

Asato ma sad gamaya : des illusions au réel

  • Gamaya signifie "conduis-moi" ou "fais-moi aller".
  • Ma signifie  "moi" ou "me", c'est-à-dire celui qui demande à être conduit.

Ensuite viennent asat et sat. Sad est la forme que prend sat devant le mot gamaya, en raison d'une règle phonétique du sanskrit appelée sandhi. C'est là qu'une simple traduction mot à mot risque de manquer toute la profondeur de cette opposition "du non-être vers l'être", "de l'irréel vers le réel", ou encore "de la non-réalité vers la réalité". Sat est notamment associé à ce qui est, à ce qui est réel ou vrai. Asat peut alors désigner ce qui ne possède pas cette réalité ou cette vérité. Le passage de l'un à l'autre évoque un mouvement, une orientation qui conduit de l'illusion vers le réel.

Asato Mā Sad Gamaya : les mots éclairés

Si l’analogie est un peu risquée, on peut évoquer l'allégorie de la caverne de Platon. Le philosophe arrache le prisonnier du théâtre d'ombres et c'est la lumière qui lui brûle les yeux. La plupart préfèrent le monde des illusions car découvrir la vérité est douloureux : elle oblige à remettre en question ce que l'on pensait connaître.  Dans le Vedānta, certaines lectures octroient  à cette opposition une dimension métaphysique : il ne s'agit plus de passer d'une erreur à une vérité, mais de s'orienter vers ce qui est considéré comme véritablement réel. Ce qui, pour ceux qui connaissent les yamas, pourrait ressembler à Satya, le chemin de la vérité.  Asato mā sad gamaya est aussi une demande de transformation de son regard : être conduit de ce qui est trompeur ou non véritable vers ce qui est vrai et réel.

De l'obscurité à la lumière : Tamaso mā jyotir gamaya

Tamaso ma jyotir gamaya : de l'obscurité à la lumière 

Le second vers utilise une métaphore universelle entre l'obscur et la lumière. Des mythes des premiers âges à la culture populaire, la lumière éclairant la nuit est devenue une image presque évidente qui veut tout dire et presque plus rien dire. Dans la spiritualité, c'est bien plus qu'une image, c'est un chemin. 

Tamaso ma jyotir gamaya.

  • Tamas désigne l'obscurité ou les ténèbres.
  • Jyotir renvoie à la lumière, à l'éclat. 

Dans ce vers, l'idée de mouvement est plus compréhensible avec le passage de l'obscurité vers la lumière. L'obscurité et la lumière sont respectivement associées à l'ignorance et à la connaissance. Ce mouvement ne se résume pas à la connaissance du monde matériel, il concerne aussi le savoir spirituel. Le mantra distingue ce qui demeure caché de ce qui devient clair. Cette clarté trouvée ou retrouvée, car on peut aussi la perdre, est celle de l'intérieur, celle qui permet de voir clair en soi en se débarrassant des illusions et de l'influence de l'ego. 

Mṛtyor mā amṛtaṃ gamaya : De la mort à l'immortalité

Mṛtyor ma amṛtaṃ gamaya : de la mort à l'immortalité

Le dernier vers poursuit l'idée de passage et de mouvement avec la demande d'être conduit de la mort vers l'immortalité.

  • Mṛtyor ma amṛtaṃ gamaya.
  • Mṛtyu signifie la mort. 
  • Amṛta signifie  immortalité.

Cette traduction d'Amrta mérite d'être nuancée par la subtilité de ce concept qui conjugue spiritualité et philosophie. Amrta se comprend aussi comme " ce qui n'est pas soumis à la mort". Ce n'est pas la promesse de ne pas mourir, mais la préservation de ce qui en nous est impérissable. On peut aussi interpréter la mort comme celle de l'esprit qui n'est pas éclairé et qui de ce fait ne peut pas se mettre en mouvement pour trouver la lumière de la vérité. L'inertie, le fait de rester en l'état, constitue alors un autre obstacle à cette transformation intérieure. Gamaya, « conduis-moi », est une demande essentielle, car elle exprime le besoin de mouvement en se répétant trois fois dans ce mantra. 

Le mantra progresse alors d'une opposition à l'autre, créant ainsi un même passage :

  • De ce qui n'est pas véritablement réel vers ce qui l'est.
  • De l'obscurité vers la lumière.
  • De ce qui est soumis à la mort vers ce qui lui échappe. 

Comment réciter Asato Mā Sad Gamaya ?

Comment réciter Asato Ma Sad Gamaya ?

Comme pour chaque mantra, il est possible de le réciter à voix basse ou haute, mais aussi mentalement. Suivez le mouvement des sons en conscience et ressentez les vibrations du passage d'un état à l'autre. Si vous connaissez ce mantra, vous vous demandez peut-être pourquoi nous n'avons pas évoqué la dernière formule Om santih santih santih qui lui est souvent associée. C'est simplement parce que les deux mantras sont distincts : cette invocation de paix peut accompagner la récitation d'Asato Ma Sad Gamaya, mais elle ne fait pas partie des trois vers du mantra lui-même.