Dans notre article précédent, nous vous avons raconté la rencontre de Radha et Krishna et évoqué le symbolisme de leur union. Au lendemain de la Saint-Valentin, cette histoire semble offrir un prétexte parfait pour réfléchir à l’amour, mais elle ne se limite pas au sentiment amoureux : cette union incarne un chemin spirituel à parcourir, une voie de transformation. Contrairement aux grands récits cosmogoniques, comme celui de la déesse Ganga, cette légende n'est pas écrite au sein d'une même histoire ; elle surgit par fragments, comme des éclats qui invitent à la méditation et à la pratique intérieure. On retrouve le mythe au détour des grands textes comme le Bhagavata Purana ou le Gita Govinda de Jayadeva. Au XVe siècle, le poète Chandidasa, ou Chandidas, propose une lecture plus intime en apportant un regard plus romantique dans l'une des œuvres majeures issues de cette légende. Ce sont autant d'interprétations à méditer qui font de Radhakrishna un mythe central de la culture indienne comme le Rasa Lila.

Radhakrishna : une légende parcellaire
Nous pourrions extrapoler et vous raconter l'histoire depuis que Krishna regarda Radha et que ses yeux clos s'ouvrirent comme deux lotus. Dans le Bhagavata Purana (Livre X), qui raconte l'enfance de Krishna à Vrindavan, Radha n'est pas évoquée. Ce ne serait pas la première femme oubliée par l'histoire, mais on retrouve parmi les gopis, celle qui est « la plus aimée » ; ce serait Radha. Les gopis sont les femmes qui gardaient les troupeaux et dont la dévotion pour Krishna était absolue. Vyasa dans le Brahmavaivarta Purana met en lumière Radha et en fait même la déesse racine qui enfante toutes choses. Cette lecture de l'essence de Radha dépasse la voie de la dévotion. Ici, Radha représente la mulaprakriti, la substance originelle de toute chose. Les légendes ne racontent pas d'anecdotes épiques, mais ce qui est certain, c'est que la dévotion de Radha est le principe élémentaire de l'amour infini de Krishna. Ils se sont reconnus et sans promesse, ils grandissent ensemble comme une évidence. Krishna est amour, mais c'est l'amour-dévotion de Radha qui le met en mouvement. En transformant son amour en dévotion, Radha touche à Krishna, sa dimension divine. Pour le yogi, ce chemin d'amour et de dévotion est la voie de Bhakti où il se libère de l'attachement, du désir de posséder et de son ego pour atteindre la divinité en lui et ainsi atteindre l'éveil, Samadhi.

Le Rasa Lila : l'amour en mouvement, danse d'absolu
Cette légende ne se raconte pas comme un conte d'Andersen ou le mythe de Persée. Sa symbolique est une image pour appréhender le concept d'amour dans l'hindouisme. Le Rasa Lila peut se définir comme la danse cosmique de Krishna et des gopis.
Dans l'une des profondes nuits de Vrindavana, le son d'une flûte résonne jusqu’aux oreilles des jeunes bergères, les gopis. Irrésistiblement, elles quittent leurs labeurs, leurs familles, leurs foyers pour trouver l'origine de ce son merveilleux. Parmi elles, on retrouve la plus aimée des gopis, Radha. Chacune d'entre-elles va danser avec Krishna qui se démultiplie pour être en même temps avec toute et sa préférée. La légende dit que cette danse dura un kalpa, c'est-à-dire 4,32 milliards d'années dans la cosmologie védique.Le Rasa Lila est une métaphore de l'amour divin où les gopis s'abandonnent à une dévotion qui les libère et transforme l'amour figé de Krishna en un mouvement : c'est la danse.

La multiplicité de Krishna montre que l'amour divin peut se démultiplier car il ne se possède pas, ne fusionne pas, mais il grandit grâce à la dévotion qui permet une communion dans un amour en mouvement.L'amour vit libéré de l'ego, du désir de posséder et d'accaparer. Le mouvement dans cet amour naît de la dévotion qui est une liberté et absolument pas une emprise. Il existe beaucoup d’exégèses d'indianistes de cette légende et tout autant de versions selon les écoles. C'est à chacun de méditer cette histoire, peut-être de laisser en suspens avant de revenir pour la comprendre et l'intégrer à la pratique du yoga et peut-être à sa vie.

Chandidasa : le poète et le Rasalila
Au XVe siècle, le poète bengali Chandidasa donnera à cette légende un visage plus humain où la spiritualité se fait plus discrète. Il ne trahit pas la dimension spirituelle, il le rend plus accessible. Sous sa plume, Radha n’est plus seulement énergie cosmique ou un principe divin. Elle est humaine plongée dans le doute, brûlée par le désir et martyrisée par l’attente. Krishna est plus subtil, car le poète ne le condamne pas à son statut de divinité. Il s'en va et il s'en vient et là où Radha l'attend souffrant comme Pénélope attendant Ulysse, elle crée par dévotion ce mouvement qui transforme l'amour de Krishna en mouvement. Chandidasa tisse ce lien entre l'amour romantique et l'amour divin que l'on touche par le bhakti. Le poète parle d'un amour humain mystifié par son amour divin. La constance du mouvement de Radha et de Krishna, de leur lien et de leur danse, incarne à merveille le bhakti.
- « La clarté de son visage, beau comme la lune à son lever, faisait frémir l'âme et rendait l'obscurité craintive. »*
Rasa Lila : des danses et des festivités
Au-delà de ses résonances spirituelles et de sa mystique, le Rasa Lila est honoré dans tout le pays notamment dans le Manipuri : c'est l'une des grandes danses classiques de l'Inde. Et si Bollywood laisse tant de place à la danse, ce n'est pas pour imiter les comédies musicales de Broadway comme on peut l'entendre. La danse en Inde est sacrée et elle transpire dans toute la culture indienne et logiquement dans le cinéma. Manipuri est l'une de ses danses : son essence spirituelle et sa chorégraphie sont un hommage à Krishna et Radha. Le Rasa Lila est l'inspiration de cette danse codifiée qui se singularise par des mouvement circulaires, une légèreté des pas qui accompagne des mouvements d'une grande délicatesse. Cette danse est mystique. Pratiquer le Manipuri est une expérience intérieure, un mouvement où la dévotion du danseur touche à l'amour infini qu'il porte en lui. C'est une autre métaphore de la légende de Krishna et Radha. Dans d'autres endroits de l'Inde, ce sont des processions, comme pour la fête d'Holi, des chants collectifs, et même au théâtre. Rasa Lila traverse les siècles comme une célébration incarnée de la bhakti, où la danse devient prière et la joie, voie spirituelle.
* " Les amours de Radha et de Krichna" ee Chandidasa chez Stock.
