A quelques jours de la Saint-Valentin, il semblait logique de tisser des liens entre le yoga holistique, l'Inde et sa spiritualité. Mais en Inde, cette célébration est gardée à distance, parfois même avec méfiance, tant elle est perçue comme étrangère à des traditions plus anciennes. Cette réticence, parfois même violente, n'est pas un refus de l’amour ou une pudeur réactionnaire. Du kamasutra au Tantra, la tradition indienne n'a jamais éludé les liens charnels entre les hommes et les femmes. L’Inde a pensé, raconté et exploré l’amour bien avant que Valentin de Terni ne devienne le saint patron des amoureux. Le yoga en porte la trace, tout comme la mythologie, où l’amour est plus qu'une romance ou un sentiment ; l'amour est une voie de transformation, un élan du cœur qui crée le mouvement fondamental qui permet d'avancer sur le chemin de l’éveil. Parmi ces récits, l’histoire de Radha et Krishna occupe une place singulière. Elle ne raconte pas une romance, mais une expérience de l’amour en mouvement, telle que le yoga la pense : une relation qui ouvre, qui délie, et qui relie l’humain à plus vaste que lui-même.
Radha et Krishna : l'amour en mouvement
La légende de Radha est Krishna demande quelques précisions avant de vous la conter. Nous parlons de légendes qui remontent parfois à plusieurs millénaires. Il existe de nombreuses variantes, des nuances subtiles selon les courants philosophiques, religieux et surtout les écoles. En Occident, on trouve parfois une confusion qui ressemble à une tendresse : Radha et Krishna ne sont pas les Roméo et Juliette ou les Tristan et Iseult indiens, même si l'idée d'amour absolu, l'amour au-delà des conventions et de la vie même affleure dans ces deux œuvres. Radha et Krishna parlent d'un amour en mouvement, comme une respiration, une recherche et une quête qui lie et relie deux êtres. Ce lien n'est pas une romance, aussi profonde puisse-t-elle être, mais une danse où les corps ne s'appartiennent pas, une danse où les âmes se reconnaissent, une danse où l'amour ne suffit pas. Il n'est pas question d'appartenir, il est question d'accompagner l'autre vers sa libération quitte à le laisser partir malgré la souffrance du déchirement. Cette danse entre Radha et Krishna se fait aussi dans l’absence, la douleur de la séparation et l'amour qui ne peut être une solution à lui-même. Cette danse s'appelle le Rasa Lila. Avant de vous conter la légende de Radha et Krishna, laissez-moi vous présenter les deux protagonistes.
Radha : l'incarnation de bhakti
Radha est un chemin à elle seule. Certaines écoles en font l'avatar de Lakshmi, la déesse de la prospérité et de l’amour, compagne divine de Vishnu. On retrouve même dans le Brahma Vaivarta Purana, Radha comme l'énergie suprême et la puissance interne de Krishna. Elle n'est plus seulement un chemin vers l'éveil, mais une condition sine qua non à l'existence même de Krishna. Pour d'autres, elle est bhakti, le chemin de la dévotion absolue et l'une des quatre voies traditionnelles du yoga : le karma yoga, le raja yoga et le Jnana yoga. Radha demeure l'intention d'amour, car elle est l'énergie d'amour. La dévotion n'est pas une soumission dans le yoga holistique, c'est une condition à l'éveil :
«La dévotion est exempte de sollicitations égoïstes et de crainte du Tout-Puissant. Elle implique un complet oubli de soi de la part de celui qui aime »*
Aimer ainsi ne relève pas du sacrifice, mais d’un déplacement : quitter l’ego centré sur lui-même pour entrer dans l'action d'amour désintéressée. La discrétion de Radha dans les textes fondateurs est mystérieuse, car sa place dans la spiritualité hindoue et le yoga holistique est fondamentale. Elle n’est pas seulement l’amoureuse de Krishna. Elle est la qualité d’amour qui rend toute quête possible.
Krishna : le divin et l'humain
Krishna est l'avatar de Vishnu ; c'est l'une des divinités les plus populaires de l'Inde. Il représente peut-être à lui seul toute la complexité de la spiritualité hindoue face aux dogmes des religions du livre. Krishna est joueur, taquin et profite de sa divinité que l'on peut penser paradoxal : trop humain et en même temps si divin, il trouble nos repères. Il n'exige pas la foi aveugle et la soumission, mais la reconnaissance par l'amour. Krishna n'impose pas la vérité, il éclaire un chemin en invitant à une action désintéressée et détachée de ses résultats. La dévotion à Krishna n'est pas une loi imposée, mais un appel intérieur que les dévots reçoivent. Finalement, il ne lui manquait que Radha...
La légende de Radha et Krishna : la rencontre
Cette légende commence au bord de la rivière Yamuna. Le roi Brushabhanu comptait profiter d'une belle journée ensoleillée pour se baigner, quant à sa grande surprise, il découvrit sur un lotus rayonnant un bébé laissé là. Cette petite fille, parce que c'était une petite fille, dégageait une aura d'amour si puissante, si irrésistible qu'il décidea de la mettre à l'abri dans son mahal royal. La petite fille semblait souffrir de cécité ce qui inquiéta grandement la reine et épouse de Brushabhanu. Cette pure énergie d'amour et les conditions de sa découverte firent grand bruit dans le royaume jusqu'à venir à l'oreille de la mère adoptive de Krishna, Yashoda.

Elle décida d'aller à sa rencontre et d’emmener avec elle son fils adoptif pour découvrir cette merveille. Lorsque Krishna se pencha sur le couffin de l'enfant, la petite fille ouvrit ses grands yeux comme les pétales du lotus. Elle voyait. Elle le voyait. L'amour de Radha fut immédiat et absolu, un mouvement et une énergie d'amour si puissante qu'elle créa l'action d'aimer. Krishna, la représentation de l'amour divin et absolu, se lia à elle, non pas dans un mariage ou une union, mais dans une nécessité de l'autre. Radha et Krishna forment un tout sans avoir besoin d'être ensemble. Les sages disent qu'ils sont un et qu'ils ne peuvent exister l'un sans l'autre. Ce serait la métamorphose de l'union, qui se dit yoga en sanskrit, entre le divin et l'humain. Radha serait le seul chemin vers Krishna, c'est-à-dire la dévotion. Dans le prochain article, la suite de l'histoire et la Rāsalīlā...
*Le Dictionnaire Héritage du sanskrit développé par l'Inria sous la tutelle de Gérard Huet.



